Fabien Richard est un pionnier de la préparation physique individuelle pour les sportifs de haut niveau, et en particulier les footballeurs. À son actif des collaborations avec des joueurs de calibre international. Je restitue ici, sous forme d’interview, une riche discussion que j’ai eu le plaisir d’avoir avec Fabien au sujet de son métier, de lui, mais aussi de la part mentale dans la réussite d’une préparation physique sur le long terme pour atteindre les sommets.
Florian : Bonjour Fabien. Peux-tu me faire ta bio express ?
Fabien Richard : Bien sûr. Je m’appelle Fabien Richard, je suis préparateur physique. Je suis passé par l’UFR Staps de Lyon. C’était un concours d’entrée à l’époque, qui était vraiment bien comparé à maintenant. J’ai fait un cursus normal STAPS. À l’époque la préparation physique c’était limite un gros mot, mais moi j’ai de suite su que je voulais entraîner physiquement des gens. J’ai commencé dans mon tout petit club. J’ai fait 20 ans dans le monde amateur, et plus je montais plus je savais que c’était le métier qui était fait pour moi. Ensuite je me suis formé. À l’époque il y avait très peu d’internet, il n’y avait que des livres. Et donc je suis parti sur le DU de préparateur physique de Dijon qui était accessible après une Licence, donc c’était parfait pour moi. Donc là j’ai su que c’était ça mon métier et ma vie, et à partir de là je me suis formé de plus en plus, tout le temps, je n’ai jamais rien lâché et sont arrivées deux propositions de clubs. C’était la voie normale. Et j’ai refusé. J’ai refusé parce que je me disais : « ce n’est pas possible un prépa pour 20 mecs, je n’y crois pas. » Donc j’ai eu cette idée un peu bizarre d’inventer ce métier de préparateur physique individuel qui se déplace un peu partout pour répondre aux besoins des sportifs.
Comment fais-tu pour obtenir l’adhésion d’un sportif et l’amener à tirer le maximum de profit du travail avec toi ?
C’est un très bonne question. Pour moi c’est objectiver en toutes circonstances. Je ne vais pas sur un joueur qui n’a aucun objectif. Je te donne un exemple au hasard, si le mec est à Saint-Etienne et me dit qu’il est bien à Saint-Etienne et qu’il veut juste rester à Saint-Etienne, ça ne m’intéresse pas. Par contre s’il me dit qu’il veut être le meilleur joueur de Saint-Etienne ce qui lui permettra d’atteindre quelque chose de supérieur derrière, là j’y vais, aucun problème. Mais le joueur qui me prend parce qu’il m’a vu à la télé ou autre chose, ça ne m’intéresse pas. J’ai travaillé avec un joueur qui était presque ballon d’or, eh bien au bout de trois semaines on a arrêté. Le mec m’avait pris parce qu’il savait très bien avec qui je travaillais. Mais il était en fin de carrière et n’avait aucune envie. Donc au bout de trois semaines j’ai dit stop. Ça ne menait à rien.
Est-ce que tu arrives à sentir les joueurs qui vont avancer, progresser, et ceux qui vont stagner voire régresser ? Et à quoi est-ce que cela tient selon-toi ?
J’ai fait par exemple des séances à Eden Hazard. Eden c’est un joueur avec un talent sans commune mesure, on le sait tous. Mais Eden, le faire travailler, c’est une absurdité totale à ses yeux. Parce qu’il déteste ça. Est-ce que c’est pour ça qu’il n’a pas fait une carrière ? Non. Il a été incroyable, il a fait une carrière de malade. Mais ça c’est un ovni pour moi. Par contre tu as plein de joueurs exceptionnels qui ont été très cycliques dans leurs carrières avec des très très haut et des très très bas. Eh bien ces mecs là maintenant je les sens, et il y en a beaucoup. Et ce n’est pas de leur faute.
Dans mon métier, je constate qu’une bonne préparation physique ne peut pas fonctionner sans un mental qui est solide… Du coup, quand on fait une préparation physique avec toi, qu’est-ce qui est le plus dur mentalement ?
Ce n’est pas la première séance. La première séance les mecs sont tous comme des dingues. Ils me demandent tous quand est-ce que je reviens. Mais le plus dur c’est de tenir dans la durée. Donc là, c’est à moi aussi d’aller chercher des clefs pour garder la motivation du joueur. Les clefs c’est pas dur, c’est de changer d’outil de temps en temps, changer de lieu de travail, amener de la nouveauté en fait, pour stimuler.
Est-ce que tu as un exemple d’un joueur qui t’a bluffé par une force mentale qui lui a permis de vraiment encaisser les charges de travail ?
J’en ai plein. Moi j’ai la chance d’avoir gardé des mecs entre 7-8 et 10-12 ans. Donc ce sont vraiment de grandes périodes, c’est énorme dans la carrière d’un joueur. Les profils ce sont tous ceux qui ont réussi en fait. Des joueurs comme Demba Ba, Yohan Cabaye… Tous ces gens qui étaient incroyables dans la persévérance ou la continuité dans l’effort. Là dans les jeunes – ce que j’appelle les jeunes ce sont ceux qui arrivent à maturité après 4-5 ans de travail – des Guirassy, Mateta, ce sont des exemples. Serhou Guirassy il finit la saison dernière avec 30 buts en Allemagne. Serhou il n’a pas toujours joué autant, et pourtant j’étais là. Donc Serhou il n’a pas rigolé tous les jours quand il savait que je venais. Jean-Philippe Mateta il a mis 16 buts en 20 matchs titulaire en Premier League la saison dernière. Et pendant 5 mois quand il ne joue pas, pendant l’hiver, qu’est-ce que tu fais ? Il pleut, il neige, il vente, c’est Londres… Et tu bosses. Et il ne lâche rien. Alors bien sûr, mentalement… Il ne dit pas un mot de la séance parce que c’est tellement dur… Mais il ne lâche pas. Et là cette saison qui est-ce qui a explosé ? Guirassy et Mateta pour moi.
J’ai envie également que l’on parle de toi et de ton propre mental par rapport à ton métier. Est-ce qu’il y a des moments où tu ressens parfois de l’usure, de la fatigue mentale ?
Oui… Bien sûr. Il y a des moments où on est cramé dans ce métier. Alors si tout se passe bien, que tes joueurs performent, tu es moins cramé, mais si tes joueurs performent moins c’est un peu plus dur mentalement.
Florian : Je connais ça… Ça bouillonne dans la tête, tu recherches en permanence comment aider mieux… Tu te remets en question même.
Ah oui, c’est ça, ça bouillonne. Tu te dis : « Qu’est-ce que je peux faire par rapport à cette situation ? » Et tu te remets en effet en question tout le temps. Cette année j’ai eu un souci avec un athlète, pourtant ce n’était pas de ma faute, mais je n’en ai pas dormi de 4-5 nuits. Le mec s’est fait mal ailleurs, en faisant autre chose, mais pendant une semaine je n’étais vraiment pas bien. Quand on parle de ça… Regarde Christophe Galtier, je ne le connais pas personnellement, mais il en parle ouvertement… Il a un préparateur mental, pour l’épauler. C’est important pour tout le monde, notamment les coachs qui ont une pression de dingue.
Pour finir, est-ce que tu te sers consciemment de ton mental pour performer dans ton métier ? Typiquement dans des moments où tu as moins de gaz, où tu te sens plus fatigué…
Moi je suis un peu dur… Si mes filles ou mon gamin m’entendent, ils vont dire : « mais il est timbré » (rires). Mes barrières sont tellement hautes mentalement que je me fais souffrir… Tellement j’ai envie de performer en permanence. Je ne fais que dire à mes enfants « on lâche rien, on lâche rien. » Et pourtant des fois ils ont besoin de lâcher… On a eu cette discussion l’autre fois avec ma fille qui a 23 ans et qui est kiné. Elle m’a dit : « t’es bien gentil, mais des fois on a besoin de lâcher. » Et je l’ai entendu. Mais moi je n’ai jamais rien lâché. Et j’ai fait un infarctus avec ces conneries. Alors ce n’était pas un burn-out, mais le trop plein a éprouvé le coeur. Parce que ce métier c’est de la folie, les gens ne se rendent pas compte. En plus on a une société, donc une société à faire vivre… Tout chef d’entreprise est concerné par ça, par ce stress permanent. J’en fais partie de ces gens-là, et on a une pression de malade en vérité.
Mais au final, ce problème m’a appris à réduire, à me canaliser, même si mes gamins me diront « non » (rires). Mais moi je sais intérieurement que ma vie est belle.
Pour en savoir plus, le livre de Fabien Richard sorti dernièrement : « Dans les coulisses du succès des footballeurs«
